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Les Gordon : prendre de la hauteur et voir s'éclipser les frontières [INTERVIEW]

Article réalisé en Janvier 2021 par Pablo Patarin (non-publié)


Marc Mifune, alias Les Gordon, revenait en octobre dernier avec le mélancolique, universel et mélodique Altura. Celui qui a fait les premières parties de Stromae, Fauve ou Madeon il y a 5 ans déjà et a participé à la prod du morceau Ecrire sur le dernier album de Nekfeu, laissait déjà entendre une relative diversité musicale. Le rennais nous livre à présent son second album : un projet électronique qui s’affranchit des frontières entre les cultures musicales et les sonorités. Il a accepté de revenir avec nous sur ses influences et les visions et désirs musicaux qui constituent son projet :

- L’album est déjà sorti depuis quelques mois. Á ce jour, vous en êtes satisfait ?


Je suis satisfait de ma direction artistique sur ce deuxième album qui a été plus long à élaborer que le premier. Je ne pense pas en dimension commerciale, mais j’espère tout de même atteindre un certain public avec mes musiques et que les gens y trouvent de l’intérêt.


- Lors de la première écoute de votre album, j’ai été frappé par la dimension « internationale » de votre musique, voire universelle. D’où vous vient cet intérêt ?


La question est intéressante. De par mes origines asiatiques, j’ai toujours eu la volonté de mixer les choses : le passé, le présent, les vieux sons samplés d’archives sonores, les beats actuels... Le fait est que je m’amuse beaucoup à chercher des boucles sonores de tous horizons, des gamelans d’Asie du Sud-Est aux percussions du Gabon. J’ai aussi eu une éducation musicale vers 20 ans tournée vers les labels anglais comme Warp Records. Je me projette beaucoup dans ces sonorités écoutées au fil des ans, ce qui m’a permis de parfaire une petite bibliothèque musicale d’influences qui me parlent.

- Dans l’album, on peut retrouver des morceaux très électro, des morceaux plus acoustiques/organiques et finalement une large majorité mêlant les deux. Quel parcours de musicien vous a conduit à réaliser ces morceaux aux sonorités variées ?


J’ai toujours été guidé par une marche à suivre au niveau musique, j’ai été éduqué par la musique classique, le conservatoire et le violoncelle dès mes 9 ans. Cela m’a appris une certaine rigueur et de la théorie musicale pour pouvoir en composer et en jouer, mais pas à prendre des risques niveau créativité. Mon premier choc musical a été KID A de Radiohead : un album sorti de nulle part, avec des expérimentations électroniques qui ont déstabilisé leurs fans. Ce genre d’évolution et de frappe niveau artistique me plaît. A mes 20 ans, j’ai pu écouter de nouvelles choses que je ne connaissais pas par l’intermédiaire d’un ami qui m’a partagé ces sons : Boards of Canada, Aphex twin, Amon Tobin… Autant d’artistes qui regorgent de créativité musicale. J’ai beaucoup appris à écouter. Internet n’était pas ce qu’il est aujourd’hui, donc chaque écoute d’album était plus ou moins précieuse. C’est pour cela que le format (EP, album…) m’est important : c’est une histoire que l’on décide de raconter au public. C’est pourquoi sur ALTURA on peut entendre une variété de samples et textures. L’idée était de s’évader à travers ces textures choisies.

- J’ai pu voir l’intérêt que vous portez à Olafur Arnalds, compositeur, producteur et multi-instrumentiste qui mêle piano et électro, entre autres. Estimez-vous important de ne pas borner la musique électronique aux sonorités électroniques elles-mêmes ?


En effet, une des claques de ces dernières années a été Olafur Arnalds. Je le respecte tant pour sa carrière, ses choix musicaux, son univers qui me transcende, etc. Le piano en général est un instrument que j’affectionne. Il semble retrouver un peu d’intérêt pour les musiciens contemporains lorsque l’on voit la scène actuelle porté par des gens comme Nils Frahms, Grandbrothers… Le côté organique est important pour moi. Il s’agit de retransmettre une certaine émotion lorsque l’on compose et d’être inspiré par l’instrument que l’on va utiliser pour essayer de rendre le plus concret l’idée que l’on a dans la tête.


Les catégories, c’est pour que les gens puissent se repérer dans les « genres musicaux ». Je ne pense pas qu’il faille mettre des cases. L’électronique « organique » c’est un peu une patte que je développe depuis le début. L’électronique ne se cantonne sûrement pas à des sonorités juste électroniques. Il faut savoir manier l’art d’arranger, de triturer un son et s’amuser avec.


- Travaillez-vous avez des musiciens et orchestres ou réalisez-vous la plupart des boucles instrumentales vous-même ?


J’aime à être autonome dans le processus créatif. Si je fais appel à des musiciens c’est pour interpréter l’idée que j’ai en tête. On m’a dit un jour qu’une bonne chanson, c’est une chanson que tu peux rejouer comme un piano-voix. Tu peux retranscrire l’émotion avec peu de chose. Cette façon de voir la musique m’a toujours parlé. En même temps, je projette l’idée dans le futur d’essayer plus de collaborations musicales. Cela permet de ne pas se cantonner à ce que l’on sait faire.


- Avez-vous l'impression que « l’électronique-organique » prend une place de plus en plus importante dans l'électro (au sens large), aux dépends d’une électronique plus classique ? Je pense que l’électro d’une façon générale prend plus d’importance qu’avant, et pour cause le développement des technologies. On peut retrouver l’électronique dans toutes les musiques à commencer par la pop, le rap, la musique classique, le jazz, etc. La possibilité de travailler la musique sur un ordinateur est devenue une norme. On peut considérer que l’inflation des technologies a quelque chose de bon mais aussi de mauvais pour l’industrie musicale. En effet, il est plus dur de trouver une place avec la quantité incroyable de producteurs qui composent dans leur chambre. On peine aussi à se trouver une patte musicale avec la standardisation des sons. - Les voix dans plusieurs de vos morceaux forment des mélodies via onomatopées. La voix, c’est un instrument comme un autre à vos yeux ?


Tout à fait, je me sers de la voix comme je me sers d’un synthé pour former une mélodie. A la base, j’ai pensé mes musiques pour qu’un chanteur ou une chanteuse puisse poser dessus, mais comme à l’époque je n’ai pas osé demander de collaboration, je me suis dit que le plus simple était de créer des mélodies de voix moi-même avec des acappellas que je récupérais.

- La mélancolie présente en filigrane comme de façon plus évidente dans Altura, c’est quelque chose que vous revendiquez ?


Il est vrai que la mélancolie me colle à la peau. J’aime les choses belles et tristes à la fois. On peut sentir de la positivité sous doses dans mon travail, mais toujours incarnée par un mélange de mélancolie.

- Cet album, vous le percevez comme une évolution par rapport à vos projets précédents ? Il y a toujours une évolution, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Le pire c’est de rester statique. J’espère évoluer dans le bon sens au fur et à mesure et je ne voudrais pas saouler le public. Je fais chaque jour des efforts de remise en question pour rester créatif dans ma branche. J’espère continuer au maximum de créer de la musique car c’est ce qui m’anime chaque jour. Construire ce projet, le voir évoluer et produire pour moi ou pour d’autre : c’est un sentiment magnifique. J’ai cru comprendre que votre tournée pour cet album avait été reportée… D’autres projets à venir ?


Je sors un nouvel EP début 2021. J’ai hâte de pouvoir le partager car j’y ai mis beaucoup de moi-même. J’ai aussi l’intention de sortir un EP pour un autre projet musical dont je reparlerai bientôt. Pour tout ce qui est de la tournée, j’attends avec impatience de remonter sur scène pour pouvoir défendre mes musiques !



Propos recueillis fin décembre 2020, par Pablo Patarin.


Post-interview : Marc Mifune (alias Les Gordon) a annoncé début janvier 2021 la sortie prochaine de son EP, sous le nom de scène Mifune, laissant imaginer une évolution relative de son univers.

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